Hongrie 1956 : une révolution ouvrière contre la bureaucratie
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Le 4 novembre 1976, vingt ans après que les chars soviétiques eurent écrasé la révolution hongroise, la section de Louvain de la Ligue révolutionnaire des travailleurs (LRT, RAL en néerlandais), section belge de la IVe Internationale, tenait un meeting public à l'auditoire De Valk. Quelque 150 personnes y assistaient, des étudiants pour la plupart. L'orateur était Ernest Mandel. Herman Michiel a enregistré la soirée sur cassette ; les questions et réponses qui ont suivi n'ont pas été enregistrées, et le début de l'introduction manque. Voici l'enregistrement complet, dans les cinq parties sous lesquelles il a été numérisé : l'introduction de Peter Weyns et les quatre parties de l'exposé de Mandel. Les intertitres sont de la rédaction.
Première partie (introduction de Peter Weyns) : Oui au socialisme, non à la bureaucratie stalinienne
[L'enregistrement commence au milieu d'une phrase.] … [la lutte des] ouvriers polonais contre la bureaucratie stalinienne a été le signal du soulèvement ouvrier hongrois. Ce fut le début de ce que nous appelons la révolution hongroise. Et nous employons bel et bien le mot de révolution, parce qu'il existe, à propos de ce qui s'est passé en Hongrie en 56, une foule de mythes. Un mythe, c'est une déformation des faits, et elle est généralement le fait de gens qui ont intérêt à déformer les faits. C'est ainsi que l'Union soviétique, la Chine et d'autres États ouvriers bureaucratisés et dégénérés ont intérêt à présenter la révolution hongroise comme contre-révolutionnaire, et cela parce qu'ils craignent de tels soulèvements populaires. Et c'est ainsi que la bourgeoisie européenne, et la bourgeoisie en général, a intérêt à présenter la révolution hongroise comme fasciste, contre-révolutionnaire et anticommuniste. Les raisons en sont évidentes, je crois. Ce que nous voulons faire ici ce soir, c'est crever ces mythes et démontrer, faits à l'appui, que le véritable caractère de la révolution hongroise était pour l'essentiel anticapitaliste et antistalinien, quoi qu'en disent d'autres.
Un deuxième objectif de cette soirée, c'est de montrer, à travers les événements de Hongrie, quel socialisme nous voulons au juste. Nous pensons que la révolution hongroise, et son organisation en conseils ouvriers, prouvent une fois de plus qu'une alternative valable, une alternative socialiste valable, au stalinisme et à la bureaucratie est possible. Voilà donc le socialisme que nous voulons.
C'est à ce socialisme démocratique des conseils que travaillent la LRT et la JGS, la Jeune Garde socialiste (RAL et SJW en néerlandais). Les positions de la IVe Internationale à ce sujet, vous pouvez les lire dans la brochure que vous trouverez ici. Et pour ce qui est de la pratique, je crois que la LRT et la JGS ont suffisamment prouvé qu'elles prennent au sérieux le socialisme démocratique des conseils. Dans l'action de l'an dernier contre le préambule et contre la loi-programme, c'est la JGS qui a été ici, à l'université, le véritable moteur de l'organisation démocratique et de la structuration démocratique de toute l'action. Et nous voulons naturellement aller plus loin encore à l'avenir. C'est pourquoi je voudrais profiter de cette brève introduction pour lancer une fois de plus un appel à tous ceux que cela intéresse de travailler avec la JGS et avec la LRT. Il est important que les gens s'informent sur la position de la LRT et sur les positions de la JGS, qu'ils prennent contact avec les militants de leur faculté et qu'ils viennent aux réunions. Je peux d'ailleurs annoncer la prochaine : tous les lundis à huit heures, au Sociale Raad, se tient la réunion centrale de la JGS.
Encore un autre point. Cette soirée est organisée en collaboration avec la LRT, mais en réalité c'est la Fondation Léon Lesoil qui l'organise. La Fondation Léon Lesoil a mis sur pied tout un cycle, un cycle de base et un cycle de meetings, sur le marxisme, et sur le marxisme et un certain nombre de problèmes. Pour ceux qui ne connaissent pas encore le programme, il y a ici des affiches ; vous pourrez en emporter tout à l'heure. Et ceux qui veulent participer à sa préparation peuvent passer au local.
Pour le reste, brièvement, le déroulement de la soirée. On nous a demandé de terminer à onze heures. Après cette brève introduction, le camarade Mandel commencera son exposé, qui durera environ trois quarts d'heure. Ensuite viendra, pendant dix à quinze minutes, une série de diapositives sur les événements de Hongrie en 56. Puis on pourra poser un certain nombre de questions, et je propose de nous limiter dans un premier temps à une demi-douzaine. Il pourra y en avoir d'autres plus tard, mais d'abord une demi-douzaine. Ensuite il y aura une courte pause, et après la pause le camarade répondra aux questions et l'on pourra en poser de nouvelles. Nous terminerons la soirée à onze heures.
Il ne me reste plus qu'à donner la parole au camarade. Je peux peut-être répéter le mot d'ordre, le mot d'ordre on ne peut plus clair sous lequel se tient cette soirée : Oui au socialisme ! Non à la bureaucratie stalinienne !
Deuxième partie (Mandel, I) : Pourquoi la Hongrie s'est soulevée
Eh bien, camarades. Sur les faits, du moins dans leur forme la plus générale, il y a peu de controverse. Il y a vingt ans, l'écrasante majorité des salariés de Hongrie s'est soulevée contre l'ordre politique existant. Après l'intervention de l'armée soviétique, de l'armée russe, ce soulèvement a pris la forme d'une confrontation entre la classe ouvrière hongroise et cette armée russe. Pendant trois semaines environ, trois, quatre semaines, la Hongrie a connu une grève générale. Il n'y avait pas de production, pas de transports ; pendant des jours et des jours il n'y a eu ni eau courante, ni gaz, ni électricité, ni tramways. Les troupes russes, dans leurs casernes et leurs camps, ne recevaient ni pain, ni eau, ni ravitaillement. Les commandants russes étaient contraints de négocier avec les représentants des conseils ouvriers démocratiquement élus. Au Conseil ouvrier central de Budapest siégeait un colonel de l'armée soviétique, avec un interprète ; il prenait part à toutes les délibérations, et il était bien obligé de le faire, car il n'existait absolument aucune possibilité de rétablir des rapports économiques normaux, de remettre la production en marche, sinon en négociant avec les producteurs. Et les producteurs disaient : « Vous ne pouvez négocier avec nous qu'en négociant avec nos représentants, et nos représentants librement élus, ce sont les membres de ce conseil ouvrier. »
Pourquoi cette puissante lutte ouvrière, l'une des plus unanimes et des mieux organisées que nous ayons connues au XXe siècle, n'a finalement pas triomphé, j'y reviendrai brièvement à la fin de cet exposé. Mais qu'il se soit agi d'une telle lutte ouvrière, cela reste acquis, indépendamment de tous les autres facteurs. La controverse, la discussion, porte sur ces autres facteurs ; elle ne porte guère sur les faits eux-mêmes. Ceux-là, en réalité, personne ne les conteste. Qu'une lutte ouvrière aussi large ait eu lieu là-bas, avec l'appui de toutes les autres couches laborieuses de la population, avec l'appui des paysans, des intellectuels et de la petite bourgeoisie urbaine, voilà qui donne à cette révolution hongroise, ou à ce soulèvement populaire hongrois, appelez-le comme vous voudrez, un caractère très nettement tranché.
Nous devons donc nous poser d'abord la question : comment cela a-t-il été possible ? Comment cela a-t-il été possible, malgré les accords de Yalta, qui ont partagé l'Europe en deux sphères d'influence, l'occidentale et la russe ? Malgré le fait (on parle aujourd'hui de coexistence pacifique et des deux superpuissances) que la superpuissance américaine n'a pas tiré un seul coup de feu pour venir en aide au soulèvement hongrois soi-disant contre-révolutionnaire, et qu'elle a strictement respecté en 1956 le partage de l'Europe en deux sphères d'influence ? Malgré le fait que la population hongroise se sentait profondément isolée du reste du monde, tragiquement isolée face à une grande puissance toute-puissante, l'Union soviétique, dotée de l'armée la plus puissante d'Europe ? Comment se fait-il que ce soulèvement ait tout de même eu lieu ?
Je crois que nous pouvons en indiquer cinq raisons, cinq raisons centrales.
En premier lieu, et c'est de loin la raison la plus importante de ce soulèvement, de cette révolution, il y a le fait que nous avions affaire en Hongrie à un régime politique où le pouvoir politique était exercé par un petit groupe de bureaucrates, de fonctionnaires, par une fraction du mouvement communiste hongrois, la fraction Rákosi-Gerő. Celle-ci était totalement isolée de la classe ouvrière, totalement isolée de la population laborieuse. Et je dois ajouter : totalement isolée de la masse des communistes eux-mêmes. Elle ne gouvernait plus que par la violence, par la terreur, par la police secrète, en emprisonnant, quand ce n'était pas en torturant, ses adversaires politiques. Et cet isolement avait pris une ampleur qui l'avait rendu intolérable pour la masse des militants communistes, et même pour une partie croissante des fonctionnaires communistes.
On peut dire qu'une telle domination dictatoriale d'une bureaucratie privilégiée existe aussi dans d'autres pays d'Europe de l'Est, qu'elle existe en Union soviétique, et que ce n'est pas en soi une raison de faire une révolution, ou que cela n'explique pas, du moins, pourquoi une révolution éclate à un moment donné. C'est exact. La contradiction réside en ceci : une telle dictature d'un tout petit groupe de fonctionnaires, isolé de la classe ouvrière et du reste de la population, n'est possible, ne peut durer à la longue, que si la classe laborieuse est passive. Que si la classe laborieuse est dépolitisée, ne fait pas de politique, ne s'occupe pas de politique et ne cherche pas à peser elle-même sur la direction de l'économie, des affaires publiques et de l'État. Nous pouvons donc dire que ce qui a rendu ce régime intenable en 1956, c'est une prise de conscience politique croissante et une activité politique croissante d'une couche après l'autre : d'abord les intellectuels, les étudiants et la jeunesse, ensuite la classe ouvrière, au cours des mois et des jours qui ont précédé le 23 octobre 1956. La cause principale de cette révolution, c'est donc la contradiction insurmontable entre une dictature bureaucratique isolée, celle d'une petite fraction à la tête du Parti communiste de Hongrie, et la prise de conscience et l'activité politique croissantes de couches toujours plus larges de la population laborieuse : en premier lieu la jeunesse, les étudiants, les intellectuels et les ouvriers.
La deuxième raison, qui est liée à la première sans se confondre tout à fait avec elle, est la suivante. En 1955, la direction russe de l'État et du parti a opéré son grand tournant : Khrouchtchev est venu à Belgrade et a reconnu ouvertement que Staline et la direction du mouvement stalinien international avaient eu tort de vouer aux gémonies les communistes yougoslaves comme traîtres, fascistes ou espions, de les exclure du Kominform et de chercher à renverser de l'extérieur la direction du parti et de l'État que reconnaissait la grande majorité des communistes yougoslaves. À partir de ce moment-là, et plus encore à partir du XXe Congrès du Parti communiste de l'Union soviétique, en février 1956, une violente lutte de fractions s'est engagée dans tous les partis communistes d'Europe de l'Est entre différents groupes et courants du mouvement stalinien. En simplifiant beaucoup, et c'est simpliste, mais enfin, nous pouvons la ramener à une lutte entre les libéraux, la fraction favorable à une certaine démocratisation du régime, et la fraction conservatrice, immobiliste, stalinienne pure et dure, représentée en Hongrie par Rákosi et Gerő.
Le symbole de la fraction libérale de la direction du parti hongrois, c'était, et bien contre son propre gré, car ce n'était un homme ni énergique ni dynamique, l'ancien président du Conseil Imre Nagy. Il avait été destitué et exclu du parti par des méthodes très bureaucratiques. Et de ce fait, je le répète, sans l'avoir voulu et certainement sans aucune initiative de sa part, il était devenu, aux yeux de larges couches de militants communistes, surtout de militants ouvriers et paysans, le symbole de ce qu'on pourrait appeler une résistance modérée, une opposition modérée au stalinisme pur et dur.
Et le cri « Réintégrez Imre Nagy dans le parti, dans la direction du parti, au Comité central et au gouvernement ! » s'est fait de plus en plus fort au sein du Parti communiste de Hongrie à partir de la fin de 55 et du début de 56, et surtout après le XXe Congrès. De plus en plus de militants et de cadres disaient : « Le XXe Congrès a prouvé que Nagy avait raison, et que nous avions toujours eu raison quand nous nous opposions aux formes de terreur les plus brutales et les plus ignobles, telles qu'elles étaient pratiquées sous Rákosi et Gerő. »
Sur le plan international, cela va de pair avec des combats semblables qui se déroulaient alors dans le Parti communiste polonais et dans le Parti communiste tchécoslovaque. Dans le parti polonais, il y a eu tout au long de l'année 1956 une lutte de fractions très violente dans la direction et parmi les cadres. Le symbole de l'aile libérale de la bureaucratie en Pologne, c'était Gomułka lui-même, le même type de personnage que Nagy, quoique plus énergique et aussi moins fiable que Nagy, je tiens à l'ajouter, du point de vue de la classe ouvrière.
Pour ramener Gomułka à la direction du parti, il y a eu en Pologne un très puissant mouvement ouvrier : grandes grèves, occupations d'usines, formation aussi de conseils ouvriers, une gigantesque manifestation de près d'un demi-million de personnes à Varsovie. Les Russes ont alors menacé d'intervenir militairement eux aussi pour l'empêcher. Khrouchtchev est apparu en personne à une session du Comité central du parti polonais pour empêcher le retour de Gomułka.
Les Chinois, et j'y reviendrai dans ma conclusion, parce que c'est tellement contradictoire, les Chinois ont défendu avec acharnement le communiste libéral Gomułka contre les staliniens en Pologne. Ils ont menacé, publiquement menacé, de prendre ouvertement parti pour les Polonais en cas d'intervention militaire en Pologne. Et cela a probablement joué un rôle, pas le rôle décisif, mais un rôle, pour rendre possible ce qu'on peut appeler la prise du pouvoir par Gomułka, si l'on veut l'appeler ainsi.
Il est d'ailleurs intéressant de voir qu'à la session décisive du Comité central polonais, qui s'est tenue elle aussi le 23 octobre, au moment précis où commençait la révolution hongroise, Gomułka, qui venait déjà d'être élu premier secrétaire, a utilisé dans son rapport exactement les mêmes arguments que Nagy. Le procès-verbal de cette session a été publié plus tard à un demi-million d'exemplaires dans la revue théorique du parti polonais, et il a été épuisé en quelques jours. Sur quels terrains ? Il a dénoncé la terreur, l'abus des méthodes administratives, l'arrestation et la torture des adversaires politiques, la répression des droits des travailleurs dans les entreprises, la non-reconnaissance du droit de grève. Le rapport de Gomułka comporte tout un chapitre sur la nécessité de reconnaître le droit de grève, lequel, soit dit en passant, est désormais officiellement reconnu, même pour un pays socialiste, dans la dernière révision de la Constitution chinoise.
Tous ces mêmes points figurent dans la plate-forme de Nagy, pour laquelle Nagy se bat pendant toute l'année 56 au sein du parti hongrois et autour de laquelle commence à se former une fraction plus ou moins organisée, avec ses réunions. Les plus célèbres, ou les plus tristement célèbres, ce furent les réunions d'intellectuels du cercle Petőfi, à Budapest. Mais ce n'était qu'une petite partie de la chose. En un certain sens, plus importantes furent les assemblées d'étudiants à l'université, les réunions des organisations de jeunesse, les assemblées dans les entreprises, les réunions dans les syndicats. Car un tel mouvement, comme plus tard en Tchécoslovaquie en 68, une fois qu'il est lancé, court parallèlement à travers toutes les couches laborieuses importantes de la population. Dès que les gens commencent à devenir politiquement actifs et que les langues se délient, chacun dit ce qu'il a sur le cœur. Et ce sont toujours les mêmes aspirations, les mêmes souhaits, les mêmes revendications, ou des revendications semblables, que celles que je viens d'énumérer.
La troisième raison du soulèvement est une particularité hongroise, qui n'a joué aucun rôle en Pologne, ou seulement un rôle secondaire, parce que de si vilaines choses ne s'y étaient heureusement pas produites, et moins encore en Tchécoslovaquie, bien qu'il y eût là aussi de quoi susciter le même aiguillon. C'était une indignation énorme, non seulement dans les milieux communistes, surtout parmi les communistes et les cadres communistes les plus anciens, mais dans de larges secteurs de la population, devant les atermoiements de la direction de l'État et du parti à tirer toutes les conclusions de la réhabilitation des victimes communistes du stalinisme lui-même.
Comme vous le savez probablement, le secrétaire général du Parti communiste hongrois dans la clandestinité était celui qui avait dirigé la résistance contre les nazis et contre les fascistes hongrois. C'était lui qui avait le plus d'audience, parce qu'il n'avait pas passé, comme Rákosi, vingt ou quinze ans à l'étranger pour ne rentrer en Hongrie qu'après l'occupation russe ; il était resté dans le pays et y avait dirigé la lutte contre les fascistes, au péril de sa vie, cela va de soi. C'était la figure la plus populaire parmi les communistes hongrois, et il avait aussi joué (ce n'est pas aussi sympathique qu'on le voudrait, mais enfin, c'est un fait objectif) le rôle le plus important dans la conquête du pouvoir par les communistes hongrois, de manière très bureaucratique, dans les années 47 et 48. László Rajk a été condamné comme traître, fasciste, titiste, nationaliste, chauvin et je ne sais quelles autres accusations stupides, condamné à mort et exécuté lors des procès tristement célèbres des années 1949 à 1951. En Tchécoslovaquie, la même chose était arrivée au secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque, Slánský. En Bulgarie, la même chose était arrivée au secrétaire du Parti communiste bulgare, Kostov.
Pourquoi ces purges ont eu lieu à cette époque d'une manière aussi scandaleuse et inhumaine, nous ne voulons pas y perdre trop de temps : ce n'est pas le sujet de cet exposé. Nous pouvons sans doute le ramener pour l'essentiel à un seul facteur. Staline et la fraction stalinienne voulaient tracer un trait de sang entre ceux qui obéissaient aveuglément à tous les ordres russes et ceux des dirigeants staliniens d'Europe de l'Est dont on pensait qu'ils pourraient un jour, du fait de leur relative popularité et de leur relative base parmi les militants communistes, être tentés de suivre l'exemple de Tito et de Mao Zedong, c'est-à-dire de mener une politique communiste indépendante dans leur propre pays. Il fallait donc briser toute tentation de s'engager dans une voie indépendante, en présentant tous les candidats Tito et tous les candidats Mao de ces pays comme des traîtres, des fascistes, des trotskystes, des titistes, des contre-révolutionnaires et des criminels.
Bon, après la réhabilitation de Tito en 1955, il n'était évidemment plus possible de continuer à traiter de traîtres ces vieux militants communistes, puisque l'accusation principale était qu'ils avaient été des agents de Tito. Si Tito est un fasciste, soit, alors un agent de Tito est aussi un fasciste. Mais si Tito n'est plus un fasciste, mais un bon communiste… Vous vous souvenez peut-être de la déclaration célèbre, ou tristement célèbre, de Khrouchtchev quand il est descendu d'avion à l'aéroport de Belgrade : « Très cher camarade Tito, très chers camarades yougoslaves, nous vous demandons pardon du fond du cœur pour le tort que nous vous avons fait sous la pression du provocateur Béria. » Béria a naturellement été transformé alors en bouc émissaire de toutes ces affaires. Après de telles déclarations publiques fracassantes, publiées par toute la presse d'Europe de l'Est, il n'était évidemment plus possible de continuer à présenter comme des criminels, des fascistes et des traîtres les pseudo-titistes (car Rajk n'a jamais été un véritable titiste, pas plus que Slánský ou Kostov), des gens qu'on avait déclarés agents titistes. On en est donc arrivé à une réhabilitation, disons, semi-officielle et partielle de ces vieux dirigeants communistes.
C'est à peu près ce qui s'est passé en Union soviétique après le XXe Congrès. On reconnaît bien que ces procès n'étaient que mensonges, que les accusations portées contre les vieux communistes russes étaient fausses. Mais on ne se risque pas à les réhabiliter ouvertement, parce qu'on a peur des conséquences. Et de fait, de telles réhabilitations peuvent avoir des conséquences énormes, déclencher une véritable réaction en chaîne. Car il y a eu énormément de complices de ces arrestations et de ces condamnations, et beaucoup, beaucoup d'entre eux ont gardé ensuite des positions très importantes. Khrouchtchev lui-même est l'un des principaux responsables de la répression, à petite échelle, en Ukraine. Ce n'était pas alors un grand chef, ce n'était qu'un petit chef. Mais enfin, les petits chefs ont, eux aussi, fait condamner et déporter des milliers d'innocents dans leurs régions, dans les villages et les villes. Et naturellement, ils ont reculé devant l'idée de faire reconnaître la réhabilitation complète de toutes leurs victimes.
La même chose s'est donc produite en Hongrie. Mais là, en raison de la grande popularité de Rajk et en raison de la présence de sa veuve, Júlia Rajk, une bonne militante communiste qui, d'ailleurs, vit toujours à Budapest aujourd'hui, et qui s'est battue très activement pour que son mari soit réhabilité, un grand mouvement populaire s'est mis en branle, et il a été l'un des détonateurs du soulèvement. Quelques semaines avant le soulèvement, le premier grand mouvement de masse à Budapest, c'est une manifestation de plus de deux cent mille personnes qui suivent dans les rues de la capitale hongroise la veuve de Rajk, marchant seule en tête, jusqu'aux secondes funérailles de Rajk. Cette fois, les funérailles officielles ne sont pas celles d'un criminel, mais celles d'un résistant communiste, d'un noble militant communiste.
Et la quatrième raison du soulèvement, c'est, si vous voulez, la somme des frictions nationales, d'ordre économique et politique. L'élément national, ou nationaliste (nous pouvons tranquillement l'appeler ainsi), de ce soulèvement est très important. Les Hongrois, le peuple hongrois, se sentent opprimés par une grande puissance étrangère, l'Union soviétique. Ils se sentent exploités par une puissance étrangère. Il y a là un élément d'exagération, et il y a aussi, absolument et sans aucun doute, un élément de vérité.
Troisième partie (Mandel, II) : Quelle révolution ?
Beaucoup de camarades, surtout les maoïstes, croient que l'exploitation économique des pays d'Europe de l'Est n'existe que depuis que le capitalisme y a été restauré, de façon mystérieuse, en 1956. En réalité, il existe des éléments d'exploitation économique depuis le premier jour de l'occupation russe, depuis 1944-1945.
Et si nous regardons les choses de près, nous devons reconnaître que cette exploitation économique a été bien pire sous Staline, dans les premières années de l'occupation, que par la suite. Je ne citerai qu'un fait, un parmi beaucoup d'autres. Sous Staline, on a créé en Hongrie, comme dans les autres territoires occupés par les armées russes, des institutions économiques qui s'appelaient ouvertement (cela paraît presque incroyable aujourd'hui) des sociétés par actions soviétiques : des sociétés appartenant à l'Union soviétique, qui exploitaient la force de travail en territoire étranger et emportaient vers l'Union soviétique matières premières et produits finis. Elles agissaient donc comme agit le capital étranger à l'étranger. Ces sociétés ont subsisté jusqu'en 53, jusqu'après la mort de Staline. Et si elles ont alors été dissoutes et rendues au peuple hongrois, comme elles l'ont été à la population de l'Allemagne de l'Est, à celle de l'Autriche et à celle des autres pays d'Europe de l'Est alors occupés par l'armée russe, ce n'est pas parce que les successeurs de Staline valaient mieux que Staline lui-même. C'est parce que la résistance à ces formes d'exploitation était devenue si forte qu'elle avait abouti à une première explosion : le soulèvement ouvrier de l'Allemagne de l'Est en 1953.
C'est après ce soulèvement ouvrier, et c'est l'un des résultats positifs qu'il a obtenus, que le gouvernement soviétique a été contraint de supprimer les sociétés par actions soviétiques en Europe de l'Est et, d'une manière générale, de desserrer son emprise sur l'économie de ces pays. Je ne dis pas d'y renoncer complètement, mais de la desserrer ; cette emprise existe d'ailleurs toujours aujourd'hui, plus douce que sous Staline, mais toujours avec beaucoup de phénomènes négatifs et déplaisants. À cela s'ajoute que la direction politique du Parti communiste hongrois et du gouvernement hongrois était ressentie par l'écrasante majorité de la population comme les gouverneurs d'une puissance étrangère : non pas comme les représentants élus de la classe ouvrière hongroise, mais comme les représentants directs des Russes, des maîtres et oppresseurs étrangers.
Et sans aucun doute, le sentiment national hongrois, comme le sentiment national polonais, est historiquement antirusse, pour des raisons historiques bien connues. La grande révolution démocratique-bourgeoise en Hongrie, la révolution de 1848, a été écrasée par les Russes, par les tsars de Russie. Les tsars ont alors envoyé des troupes en Hongrie pour rétablir le pouvoir des empereurs d'Autriche, que la révolution hongroise avait renversé. Et la Russie des tsars a été identifiée en Hongrie, comme en Pologne, à la contre-révolution, à l'oppression et à la tyrannie.
Ce n'est pas le cas, par exemple, en Tchécoslovaquie. Ce n'est pas le cas en Bulgarie ni en Yougoslavie, où existe une autre tradition historique : la tradition du panslavisme comme idée, du soutien de la Russie aux luttes de libération des petites nationalités slaves. Là, il n'existe historiquement aucun sentiment antirusse, pas du tout ; même sous les gouvernements bourgeois et réactionnaires d'avant et d'après la Première Guerre mondiale régnait là, en raison de cette tradition historique, une certaine sympathie pour n'importe quel gouvernement russe. On peut donc dire, et c'est un fait, que les courants de droite en Hongrie ont pu, après 1945, introduire des éléments nationalistes dans n'importe quel mouvement politique, grâce à la tradition antirusse qui y régnait.
C'est un fait. Mais c'est aussi un fait que la forme particulière de régime politique, de domination politique, que la fraction stalinienne avait instaurée là-bas leur a rendu la chose extraordinairement facile, et surtout la première intervention. Je dirais qu'il y a eu là un tournant. Avant le 23 octobre, toutes les forces d'opposition, même anticommunistes, étaient, pour des raisons très évidentes, extrêmement prudentes, et elles évitaient toute formule qu'on aurait pu juger hostile ou douteuse du point de vue russe. Il est intéressant de voir que même les sociaux-démocrates hongrois, alors qu'ils étaient encore dans la clandestinité, à la veille du 23 octobre, n'ont pas osé mettre ouvertement en cause l'appartenance de la Hongrie au pacte de Varsovie. Ce n'était pas par conviction profonde, car ils ne sont certainement pas partisans du pacte de Varsovie, mais parce qu'ils ne voulaient pas donner aux Russes un prétexte pour intervenir ; cela va de soi.
Ils ont adopté une attitude semblable, si l'on peut faire ce parallèle, à celle des communistes italiens et des communistes français d'aujourd'hui, qui disent : « Oui, si nous devenons ministres, nous ne quitterons pas l'OTAN. Car si nous disions que nous allons rompre les traités signés par nos États, le fait que nous devenions ministres déclencherait immédiatement une grande crise internationale. Et nous ne voulons pas donner aux Américains un prétexte pour déclencher une telle crise. » Que ce soit juste ou faux dans le cas des communistes italiens et français, je ne veux pas en discuter. Je veux seulement souligner le parallèle entre les deux situations.
Avant le 23 octobre, donc, malgré la grande hostilité de la population envers ce qu'on appelait l'exploitation russe et les étrangers russes, personne ne mettait en cause l'appartenance de la Hongrie au pacte de Varsovie. Elle ne figurait dans aucun des programmes politiques qu'on discutait en Hongrie. Mais voici la première intervention militaire, quand les Russes ont lancé des chars contre les ouvriers et les étudiants hongrois et ont tiré. (Il ne faut pas exagérer non plus : il n'y a pas eu d'énorme bain de sang le 23 octobre, mais les militaires sont bel et bien intervenus.) Le bain de sang a été déclenché par l'ÁVO, la police secrète des staliniens hongrois, qui a tiré sur une foule désarmée devant la Radio de Budapest et a ainsi déchaîné la fureur populaire. Ils ont joué un véritable rôle de provocateurs, probablement de façon consciente. Après ces premiers affrontements militaires, le sentiment antirusse et le nationalisme hongrois ont monté en flèche, et pendant les semaines qui ont suivi, l'élément national de ce soulèvement a été sans aucun doute un élément très important.
Ne nous faisons pas d'illusions. Il en a été de même en Tchécoslovaquie en 68, et il en sera de même partout en Europe de l'Est. C'est inévitable. Quand on a là-bas une situation où la puissance militaire d'une grande puissance, l'Union soviétique, apparaît comme ce qui décide du régime politique de chacun de ces pays, il règne évidemment une résistance muette contre cette situation politique inacceptable et antidémocratique. Et dès que les sentiments politiques peuvent s'exprimer, ils charrient, entre autres, des sentiments antirusses très aigus. Que ce soit positif ou négatif dépend de la position que l'on a envers l'Union soviétique, envers le gouvernement soviétique ; mais c'est une conséquence. Ce n'est pas une cause, c'est une conséquence de formes de gouvernement qui, d'un point de vue socialiste, du point de vue de la démocratie ouvrière, de la démocratie des conseils ou de la démocratie socialiste, sont inacceptables. Si vous écrasez les sentiments nationaux et les aspirations nationales de nombreux grands peuples, tôt ou tard vous le paierez cher. Les Russes l'ont payé en Hongrie en 56 et en Tchécoslovaquie en 68, et ils le paieront encore souvent cher à l'avenir. C'est inévitable. Qu'on le regrette ou non, c'est un fait.
Nous pouvons donc maintenant poser la question : qu'était-ce que ce soulèvement ? Qu'était-ce que cette révolution ? Qu'est-ce qu'une révolution ? Une révolution, dit Lénine, c'est un changement des formes de domination qui se produit quand ceux d'en haut, ceux qui gouvernent, ne peuvent plus continuer à gouverner comme avant, et quand ceux d'en bas, ceux qui sont normalement gouvernés, ne se laissent plus gouverner comme avant. En ce sens, si vous prenez ces deux facteurs ensemble, vous pouvez vraiment dire : c'était une révolution.
Il n'y a pas le moindre doute que la fraction Rákosi-Gerő ne pouvait plus gouverner en Hongrie après le 23 octobre 1956. Elle a littéralement volé en éclats. Nous devons d'ailleurs en tirer quelques conclusions ; je reviendrai dans un instant sur la nature, l'ampleur, la durée et la relative facilité d'une révolution politique contre une bureaucratie dominante dans un État ouvrier bureaucratisé. Dès que la classe ouvrière se met massivement en mouvement, cette bureaucratie ne peut plus gouverner, précisément parce qu'elle n'est pas une classe, précisément parce qu'elle ne joue aucun rôle autonome dans la société, dans le processus de production, dans le cours normal des choses, parce qu'elle ne gouverne que par l'usurpation du pouvoir des travailleurs. Dès que ces travailleurs se mettent en mouvement, cette bureaucratie ne peut plus gouverner. Elle est littéralement incapable de faire exécuter un seul ordre.
Et c'est ce qui s'est passé en Hongrie après le 23 octobre. On n'y trouve pas un ministère, pas une administration communale, pas une administration provinciale où les anciens directeurs, les anciens maîtres, les anciens bureaucrates d'avant le 23 octobre puissent encore obtenir quoi que ce soit ; je ne dis pas obtenir, ils n'essaient même plus. Toute cette administration éclate comme une bulle de savon. Elle disparaît. Elle n'existe plus. C'est à tel point le cas qu'il y a des ministères et des administrations (quand je dis ministères, il faut évidemment penser à un État ouvrier, où des secteurs entiers de l'économie sont aussi gérés par des ministères, qui ne sont donc pas seulement des organes administratifs, mais aussi des institutions de la vie économique, des administrations économiques comme les trusts et les organisations commerciales), des administrations entières où, pendant deux semaines, plus personne au-dessus d'un certain rang n'est venu au bureau. Ils savaient qu'ils n'avaient plus rien à y dire, et certains d'entre eux avaient probablement peur. Pas de la répression, je ne dis pas cela, car les travailleurs sont en général très généreux, souvent trop généreux, quand ils ont le pouvoir ; mais peur, au moins, de recevoir quelques gifles et de s'entendre dire quelques vérités par la population des villes.
Il est intéressant, frappant, et c'est une confirmation de la théorie marxiste révolutionnaire sur la nature du prolétariat, dans la société capitaliste comme dans la société de transition entre le capitalisme et le socialisme, que, dès que la classe ouvrière de Hongrie s'est mise en mouvement dans son ensemble, l'élection de conseils ouvriers se soit faite spontanément presque partout. Il est stupéfiant de voir avec quelle spontanéité cela s'est fait, avec quel parallélisme et quelle similitude. Je ne dis pas de façon identique, car quand les choses se font spontanément, il y a toujours des différences. Mais enfin, à quel point le programme de revendications et le programme d'institutions, disons le programme statutaire, de ces conseils ouvriers se sont ressemblé dans toute la Hongrie.
Il est intéressant de constater, et c'est aussi pour nous une grande leçon, parce que cela confirme ce que nous disons depuis cinquante ans de la classe ouvrière d'Europe occidentale et centrale, que le motif immédiat de l'élection de ces conseils ouvriers, c'est la lutte. Les conseils ouvriers sont élus pour rendre efficace, pour rendre effective, la grève générale contre l'intervention russe du 23 octobre. Voilà la motivation immédiate. « Nous organisons une grève générale. Cette grève générale doit être efficace, bon sang. Nous voulons l'organiser, nous ne voulons pas qu'elle nous échappe. Alors nous élisons des conseils ouvriers, comme comités de grève. » C'est littéralement la même origine que celle des conseils russes de 1905 et de février-mars 1917 : des comités de grève, les représentants directs des travailleurs en grève et en lutte.
Mais très vite, du fait de l'éclatement de l'administration, de l'appareil administratif de l'État dans tout le pays (et ici l'analogie est avec 1917, ou avec l'Allemagne de 1918, et non avec 1905, car en 1905 l'administration tsariste n'avait pas éclaté), du fait de l'éclatement, de la disparition, de la désintégration de l'appareil d'État stalinien, ces conseils ouvriers ont été contraints, en plus de leurs fonctions d'organisateurs de la grève générale, de faire aussi des choses positives. Organiser le ravitaillement de la population. Veiller à ce que, quand on coupe le courant électrique à l'industrie et aux casernes, on ne le coupe pas à la population civile ordinaire : que les travailleurs eux-mêmes aient le courant chez eux, et l'eau, qu'on coupe bel et bien, je le répète, aux casernes et aux autres installations utilisées par l'occupant. Toute une série de tâches positives ont dû être réglées par ces conseils ouvriers. Ils ont donc commencé, si vous voulez, et de façon embryonnaire, à remplir des fonctions d'État, comme l'a fait toute organisation de conseils dans l'histoire des luttes ouvrières depuis la Commune de Paris.
Et nous disons donc : c'est une révolution. Ceux d'en haut ne peuvent plus gouverner. Ceux d'en bas ne veulent plus être gouvernés de la manière traditionnelle ; ils cherchent à obtenir une autre forme de gouvernement. Et maintenant il ne reste plus qu'une question : quelle sorte de révolution est-ce ?
Le matérialisme historique nous enseigne que différentes révolutions sont possibles dans l'histoire de la société. Il y a des révolutions sociales, il y a des contre-révolutions sociales, et il y a des révolutions politiques. Qu'est-ce qu'une révolution sociale ? Une révolution sociale, c'est le passage du pouvoir d'une classe sociale réactionnaire à une classe sociale progressiste. Qu'est-ce qu'une contre-révolution sociale ? C'est le retour du pouvoir d'une classe sociale progressiste à une classe sociale réactionnaire. Et qu'est-ce qu'une révolution politique ? Une révolution politique, c'est le passage du pouvoir politique, au sein d'une seule et même classe, d'une fraction de cette classe à une autre, sans changement des rapports de production fondamentaux, sans changement du système socio-économique.
Est-ce possible, une révolution politique sans changement du système socio-économique ? Évidemment. L'histoire en a connu beaucoup. Je ne citerai que deux exemples, les deux exemples classiques que donne Karl Marx lui-même, mais il y en a beaucoup d'autres : la révolution française de 1830 et la révolution française de 1848. Dans les deux cas, nous avons évidemment affaire à une révolution. Dans le premier, une dynastie est renversée ; dans le second, la monarchie est remplacée par la république. Avons-nous affaire à une révolution sociale ? Non. Pour parler de révolution sociale, il faudrait supposer qu'auparavant la noblesse était au pouvoir et qu'elle a été renversée par la bourgeoisie. Nous savons que la noblesse a été renversée par la bourgeoisie en 1789. La révolution bourgeoise a eu lieu en France en 1789, et depuis 1789 la France est un pays capitaliste. Le pouvoir y est aux mains de la bourgeoisie, non de la féodalité ; la féodalité a été éliminée comme classe socialement dominante depuis 1789. Si donc, depuis 1789, les rapports de production, la structure socio-économique, le mode de production sont capitalistes, il ne peut évidemment être question de révolution sociale ni en 1830 ni en 1848. On ne peut pas faire une révolution sociale bourgeoise contre la bourgeoisie. Quand c'est la même classe sociale qui reste au pouvoir, il n'y a évidemment pas de révolution sociale. Ce qu'on a eu en France en 1830 et en 1848, c'est une révolution politique : c'est-à-dire qu'une autre fraction de la même classe dominante est arrivée au pouvoir.
Marx l'a décrit dans ses écrits politiques sur la France du XIXe siècle. Il dit que la partie de la bourgeoisie arrivée au pouvoir en 1830, c'étaient les banquiers. Les banquiers ne sont pas une classe sociale ; ils sont une partie d'une classe sociale. La classe sociale, c'est la classe capitaliste ; les banquiers en sont une partie. Et dans la révolution politique de 1848, une autre partie de cette classe bourgeoise est arrivée au pouvoir : les manufacturiers, les industriels. Deux révolutions politiques ont donc porté au pouvoir, dans le cadre d'un seul et même système socio-économique et sur la base des mêmes rapports de production, des fractions successives d'une seule et même classe, la bourgeoisie.
Et nous disons donc qu'une révolution politique, dans l'histoire de la société de transition entre le capitalisme et le socialisme, est quelque chose du même genre. Elle ne restaure pas le capitalisme, elle ne ramène pas la bourgeoisie au pouvoir. Elle ne restaure pas la propriété privée. Elle ne restaure pas l'exploitation du travail salarié par le capital. Elle ne restaure donc pas le pouvoir d'une classe dominante contre-révolutionnaire ; elle change la fraction des salariés, des travailleurs salariés, qui exerce le pouvoir. La bureaucratie est une fraction des salariés. Ce sont des gens qui touchent un salaire : un gros salaire, beaucoup plus gros que celui des ouvriers ordinaires, avec beaucoup plus de privilèges, mais des privilèges sous forme de salaire, de traitement, non sous forme de propriété privée. C'est donc, si vous voulez, une fraction parasitaire au sein des salariés.
C'est une excroissance cancéreuse parasitaire, dit Trotsky, sur le corps de la classe ouvrière, mais sur ce corps-là, et non sur celui d'une autre classe. La révolution politique enlève cette excroissance. Elle remet le pouvoir entre les mains de la masse de la classe ouvrière. C'est donc une révolution politique, un changement de régime politique, mais sans renversement de la structure socio-économique.
Quatrième partie (Mandel, III) : Les contradictions des calomniateurs et les limites de la spontanéité
La Hongrie sous le pouvoir des conseils ouvriers n'était pas un pays capitaliste. Ce n'était pas un pays où l'on rendait les usines aux capitalistes, ou la terre partagée entre les paysans après 45 à la noblesse ou à l'Église. Elle gardait la même structure socio-économique. Mais la propriété collective n'était plus gérée par une petite bureaucratie privilégiée. Elle était gérée par des travailleurs démocratiquement élus. C'est un exemple typique de révolution politique.
Pour conclure, nous devons maintenant nous poser deux questions. Premièrement : comment expliquer qu'il y ait encore des gens, aussi bien dans les partis communistes officiels que dans les groupes maoïstes, qui mettent en doute le caractère assez clair de la révolution hongroise de 1956 et qui continuent à calomnier cette révolution ? Car on ne peut pas l'appeler autrement. Deuxièmement : pourquoi cette révolution a-t-elle été vaincue ? Comment se fait-il que, malgré l'ampleur formidable et l'unanimité formidable, l'unité de leur lutte, les travailleurs hongrois ne soient pas parvenus à remporter la victoire ou à la conserver, à établir définitivement le pouvoir des conseils ouvriers ? Et que ces conseils ouvriers aient été démantelés et réprimés au bout de six, sept, huit, neuf semaines, et beaucoup de leurs dirigeants fusillés, pendus, jetés en prison ou contraints à l'émigration ?
Première question : pourquoi le véritable caractère de cette révolution politique est-il encore mis en doute ? Pour les partis communistes officiels, ce fut longtemps assez clair, parce que leur ligne générale consistait à identifier les intérêts de la révolution mondiale et du prolétariat international aux intérêts du gouvernement soviétique. Et puisqu'il s'agissait d'un soulèvement contre un régime soutenu par le gouvernement soviétique, c'était un soulèvement contre-révolutionnaire. Il n'y a pas à chercher plus loin. C'est un pur syllogisme. Socialisme égale gouvernement soviétique. Résistance au gouvernement soviétique égale résistance au socialisme, donc à la révolution. L'univers, l'univers spirituel, mental, psychologique, intellectuel d'un stalinien classique de notre Parti communiste belge, ou du Parti communiste français ou italien, était simple. Un peu simpliste, mais enfin, il était simple et homogène, et en 56, tout cela se tenait parfaitement.
En 76, cela devient plus difficile. Nos amis du Parti communiste de Belgique ont abandonné à vue d'œil la thèse selon laquelle quiconque s'oppose à n'importe quelle décision de la direction de l'État russe est contre le socialisme, et donc contre la révolution. Aujourd'hui, ils se sont eux aussi opposés à certaines décisions de la direction de l'État russe. Ils condamnent par exemple l'intervention russe en Tchécoslovaquie en 68. Sont-ils donc eux aussi des anticommunistes ? Sont-ils devenus eux aussi des complices de l'impérialisme occidental parce qu'ils s'y sont opposés ? Eh bien, ils se trouvent pris dans une contradiction. Ils doivent maintenant commencer à traiter les événements de Hongrie non plus avec ces syllogismes généraux et simplistes, mais en les examinant de plus près, dans le détail. Et là, ils ont des difficultés.
Il est difficile de prouver qu'une classe ouvrière unanime (je le répète : une classe ouvrière unanime), qui a mené à bien pendant des semaines une grève générale totale, est contre-révolutionnaire, et que les conseils ouvriers qu'elle a élus, démocratiquement élus, élus dans les usines, élus dans des assemblées d'usine, auraient été des instruments de l'impérialisme international. La contradiction va d'ailleurs plus loin. Si nous examinons les documents, nous voyons que Kádár lui-même, qui est aujourd'hui encore à la tête du Parti communiste hongrois et du gouvernement hongrois, a reconnu ces conseils, a reconnu que ces conseils étaient les véritables représentants des travailleurs hongrois. Dans plusieurs de ses déclarations gouvernementales, il a dit qu'il voulait maintenir ces conseils comme organes économiques de gestion des entreprises et qu'il les inscrirait dans la nouvelle Constitution hongroise. Et, je l'ai déjà dit, les commandants militaires russes eux-mêmes ont reconnu ces conseils. Comment est-il possible, dès lors, que des camarades du Parti communiste belge, français ou italien viennent nous raconter vingt ans plus tard que ces conseils ouvriers librement élus étaient des instruments de l'impérialisme, des instruments de je ne sais quelle contre-révolution, alors qu'ils étaient reconnus par Kádár et par les Russes eux-mêmes comme les représentants de la classe ouvrière hongroise ?
Des apologistes plus subtils de la contre-révolution russe et de la contre-révolution de Kádár en Hongrie disent : « Bon, il est peut-être vrai que ces conseils ouvriers étaient de véritables représentants des travailleurs hongrois, mais les travailleurs hongrois étaient désorientés. Ils étaient politiquement désorientés. À cause des erreurs commises par Rákosi et Gerő, ils n'étaient plus disposés à suivre les communistes. Il y avait donc le danger que ces conseils ouvriers tombent sous l'influence de sociaux-démocrates de gauche, de trotskystes, de sociaux-démocrates de droite, de partis petits-bourgeois, de partis contre-révolutionnaires. Et cela aurait pu, à la longue, mener à une contre-révolution. »
Eh bien, la réponse à cela n'a pas été donnée seulement par la IVe Internationale ; elle a été donnée même par le communiste yougoslave Tito. On peut difficilement nier qu'il soit communiste, et un communiste qui s'y connaît en matière de conquête du pouvoir. C'est du moins le seul communiste d'Europe qui, après la Seconde Guerre mondiale, ait conquis le pouvoir à la tête d'un parti communiste, dans son propre pays et par ses propres forces. Et Tito a dit en novembre 1956 : « Ce que les Russes et la fraction hongroise de Kádár n'ont pas osé faire en Hongrie, c'est appliquer la grande règle tactique du léninisme issue de la révolution russe : tout le pouvoir aux conseils. Si les communistes hongrois avaient osé lancer le mot d'ordre "Tout le pouvoir aux conseils", leur influence politique dans la classe ouvrière hongroise aurait formidablement grandi, et ils auraient eu au moins une chance de regagner peu à peu leur prestige politique perdu. » Et il a ajouté : « On aurait toujours pu intervenir, toujours pu s'interposer, six mois plus tard, un an plus tard, deux ans plus tard, une fois cette expérience politique faite. On n'a pas voulu laisser se faire cette expérience politique. » Il ne dit pas pourquoi, mais pour moi c'est clair. Parce que la bureaucratie russe a peur des conseils ouvriers, peur de la démocratie ouvrière, peur de la démocratie des conseils, peur de l'exercice du pouvoir par la classe ouvrière elle-même.
Pour nos amis maoïstes, la contradiction est plus grande encore. Il leur est encore plus difficile d'expliquer les événements de Hongrie en termes sociaux, marxistes, en termes de classe. Ils se trouvent devant l'énigme suivante. En Russie, le capitalisme existe. Le capitalisme a été restauré par Khrouchtchev, si je ne me trompe au XXe Congrès du Parti communiste russe, en février 56. Le contre-révolutionnaire Khrouchtchev, représentant du social-impérialisme et du social-fascisme, intervient en Hongrie contre les travailleurs hongrois. La contre-révolution intervient contre la contre-révolution. Curieux. Pouvons-nous faire tenir cela ensemble de façon logique ? Khrouchtchev est-il peut-être intervenu en Hongrie pour défendre la dictature du prolétariat ? Mais pourquoi Khrouchtchev, qui a renversé la dictature du prolétariat en Russie, défendrait-il la dictature du prolétariat en Hongrie ? Voilà tout de même une curieuse affaire.
Khrouchtchev représente le social-impérialisme qui a fait des autres pays d'Europe de l'Est des colonies. Un soulèvement dans les colonies, même un soulèvement de la bourgeoisie, est un soulèvement progressiste. Peut-être avons-nous affaire en Hongrie à un soulèvement progressiste de la bourgeoisie nationale ? Non, nous dit-on, nous avons affaire à une contre-révolution. Une contre-révolution contre le social-impérialisme. Voilà tout de même une affaire extraordinairement curieuse, à laquelle on ne comprend plus rien. Et cette contre-révolution contre le social-impérialisme est menée par des millions de travailleurs, organisés dans leurs entreprises, dans des conseils ouvriers qui reprennent les usines, prennent les usines en main, prennent le pouvoir en main, prennent les armes en main. Pour faire quoi ? Pour rendre ces usines au capitalisme ? Où avez-vous jamais vu une classe ouvrière faire cela ? Prendre en main les usines, prendre en main la direction des usines, à seule fin de les rendre à l'ennemi de classe ?
Cet ennemi de classe, d'ailleurs, n'était même plus là : la bourgeoisie n'était plus physiquement présente. Les bourgeois hongrois étaient en Amérique et en Allemagne de l'Ouest, pas en Hongrie. Ils avaient pris la fuite, et de leur point de vue à juste titre, parce qu'ils n'avaient plus rien à y faire. Et ce que ces travailleurs hongrois voulaient faire de ces entreprises, vous pouvez le lire dans leurs déclarations. Car ils ont tous publié un programme, une série de points programmatiques, de revendications, et des brochures et d'autres écrits en ont donné beaucoup d'exemples. Vous pouvez passer en revue toutes ces déclarations, proclamations, programmes et cahiers de revendications des conseils ouvriers : vous n'y trouverez pas un seul exemple où il ne soit pas écrit textuellement (car ces travailleurs sont des travailleurs conscients, et des travailleurs assez intelligents pour comprendre quelles calomnies on va employer contre eux sur le plan international), il n'y a pas une seule déclaration d'un conseil ouvrier où il ne soit pas écrit textuellement : nous sommes contre le rétablissement de la propriété privée. Nous sommes contre la restitution de nos entreprises à leurs anciens propriétaires capitalistes. Nous sommes contre la restitution de la terre aux anciens grands propriétaires. Nous sommes pour la gestion des usines nationalisées, socialisées, par les travailleurs eux-mêmes.
Et je demande à nos amis maoïstes : est-ce là le programme de la contre-révolution bourgeoise ? Un programme qui dit : contre le rétablissement du capitalisme, contre le rétablissement de la propriété privée capitaliste, pour la gestion des entreprises par les travailleurs eux-mêmes, est-ce un programme capitaliste ? Est-ce un programme contre-révolutionnaire ? Est-ce un programme fasciste ? Ou est-ce le programme normal d'une révolution ouvrière ?
Vous avez donc une double contradiction. Le social-fasciste Khrouchtchev comme représentant de la dictature du prolétariat ; et le social-fasciste, social-impérialiste et restaurateur du capitalisme Khrouchtchev comme représentant de la dictature du prolétariat contre le prolétariat, contre les travailleurs hongrois. Car il n'intervient pas contre la bourgeoisie. Il n'intervient pas contre des armées américaines ou ouest-allemandes. Il intervient contre des conseils ouvriers hongrois, contre des travailleurs hongrois qui ont occupé les usines et qui ont organisé la grève générale de façon extraordinairement efficace. Comme je l'ai dit, on n'y comprend plus rien.1 C'est contradictoire.
Et la seule raison (car il n'y en a pas d'autre) pour laquelle nos amis maoïstes n'osent pas dire que l'intervention russe de Khrouchtchev en Hongrie a été tout aussi contre-révolutionnaire, tout aussi scandaleuse, tout aussi oppressive et exploiteuse que l'intervention russe contre la Tchécoslovaquie en 1968, c'est que Mao Zedong, par hasard, a approuvé cette intervention à l'époque. Et comme Mao Zedong, par définition, ne peut jamais se tromper, et que par définition on ne peut jamais dire autre chose que ce que dit Mao Zedong, nos amis maoïstes n'ont pas le droit de reconnaître qu'il s'est passé en Hongrie la même chose qu'en Tchécoslovaquie.
Il n'y a absolument aucune différence. S'il y en a une, elle est à l'avantage des Hongrois. Car en Tchécoslovaquie, il n'y a pas eu autant de conseils ouvriers, il n'y a pas eu de grève générale, il n'y a pas eu une attitude aussi claire, aussi claire à cent pour cent, de la classe ouvrière qu'en Hongrie. En Tchécoslovaquie, il y avait un tout petit peu plus de confusion, mais un tout petit peu, hein ; la différence n'est pas très grande, mais un tout petit peu plus de confusion. En Hongrie, les choses étaient plus claires quant à l'auto-organisation de la classe ouvrière, quant à la grève générale, quant à la lutte ouvrière, et quant à l'écrasement nettement national d'un soulèvement populaire et d'une révolution ouvrière par une grande superpuissance étrangère. Mais comme cette superpuissance n'a pas été critiquée par Mao à ce moment-là, eh bien, nos amis maoïstes restent là aujourd'hui encore, sans pouvoir dire un mot.
Pourquoi cette cause n'a-t-elle pas gagné ? Eh bien, nous pouvons tirer ici une conclusion extraordinairement importante sur la limite de la spontanéité ouvrière. Nous pensons que le marxisme révolutionnaire, que le léninisme, implique la reconnaissance de la nécessaire spontanéité ouvrière, de la nécessaire autonomie de la classe laborieuse, de la formidable montée des luttes ouvrières spontanées dans les périodes prérévolutionnaires et révolutionnaires. Lénine lui-même, d'ailleurs, en 1905 comme en 1917, a écrit sur ces mouvements de masse spontanés des mots plus profonds, plus élogieux, plus enthousiastes que quiconque dans l'histoire du mouvement ouvrier, Trotsky et Rosa Luxemburg compris. La différence entre spontanéistes et léninistes, entre spontanéistes et marxistes révolutionnaires, ne consiste pas en ce que les léninistes et les marxistes révolutionnaires sous-estimeraient le mouvement de masse spontané, ne le reconnaîtraient pas, le condamneraient, le briseraient, l'écraseraient. Non, elle consiste seulement en ce qu'ils en reconnaissent les limites. En ce qu'ils reconnaissent que le mouvement de masse spontané est une condition nécessaire, mais non suffisante, d'une révolution victorieuse.
Une condition nécessaire, car sans mouvement de masse spontané, vous ne mettrez pas en mouvement des millions et des millions de gens, et vous ne pourrez pas réaliser cette vérité élémentaire du marxisme selon laquelle l'émancipation de la classe ouvrière doit être l'œuvre de la classe ouvrière elle-même. Pas l'œuvre du parti, pas l'œuvre de la direction du parti et pas l'œuvre du président du parti, mais l'œuvre de la classe ouvrière elle-même. Mais cette spontanéité seule ne suffit pas. Et la Hongrie est, après l'Espagne, après l'Espagne de juillet, août, septembre, octobre, novembre 1936, le deuxième meilleur exemple des limites de cette spontanéité.
Spontanément, les travailleurs sont capables de mener une grève générale victorieuse. Oui. Spontanément, ils sont capables d'occuper des usines. Oui. Spontanément, ils sont capables de former des conseils ouvriers. Oui. Mais spontanément, ils ne sont pas capables d'élaborer un projet politique, un programme politique, un plan politique de conquête du pouvoir politique qui leur permette d'empêcher tous leurs ennemis, tous ceux qui veulent empêcher, entraver ou réprimer l'exercice de ce pouvoir politique, de réaliser leurs, disons, scandaleux calculs et scandaleux projets.
Cinquième partie (Mandel, IV) : Pourquoi les conseils ont perdu : tout le pouvoir aux conseils
Spontanément, on ne peut pas mettre en œuvre une stratégie compliquée, complexe, très, très complexe de conquête du pouvoir politique, de centralisation du pouvoir politique de la classe ouvrière. Pour cela, une direction politique, une avant-garde politique, un parti révolutionnaire sont absolument nécessaires.
Et ce parti révolutionnaire n'existait pas en Hongrie en 56. Ce que nous avons vécu, c'est donc une répétition, je le dis encore une fois, de ce que nous avons vu dans la révolution espagnole de 36 : des conseils ouvriers qui savent ce qu'ils ont à faire au niveau de chaque entreprise. Le premier pas en avant, ils le connaissent ; les travailleurs peuvent normalement le faire avec leur bon sens, leur instinct de classe et leur conscience de classe élémentaire. D'abord organiser la grève, puis occuper l'entreprise, puis remettre la production en marche sous leur propre direction. Je ne dis pas que ce soit facile, mais enfin, pour cela il ne faut pas être un savant ni avoir une très grande expérience de l'organisation révolutionnaire. Mais dès qu'il faut faire le deuxième, le troisième, le quatrième pas… Comment ces conseils doivent-ils maintenant se centraliser entre eux ? Que doivent-ils faire dans cette centralisation ? Avec qui doivent-ils négocier ? Qui doivent-ils écarter ? Comment doivent-ils s'armer ? Comment doivent-ils chercher à élaborer un projet de conquête du pouvoir politique ? Là, ils se heurtent à des difficultés insurmontables quand il n'y a pas d'avant-garde politique consciente, pas de parti révolutionnaire conscient.
Et c'est ce que nous avons vu. Le maximum que les travailleurs hongrois aient pu réaliser spontanément, et même cela n'était plus tout à fait spontané, car un petit noyau de militants révolutionnaires d'avant-garde commençait à se former au sein des conseils ouvriers… C'est l'un de ces militants qui a fait la proposition de créer un conseil ouvrier central : Miklós Krassó. Il est d'ailleurs maintenant en Europe occidentale, il vit en Angleterre, on peut lui parler et l'interroger sur son expérience, il peut vous raconter tout cela en détail. Et cette proposition a été acceptée pratiquement aussitôt par tous les conseils ouvriers de Budapest. Voilà donc le maximum de ce qu'on a pu atteindre : que quatre ou cinq cents des plus grandes entreprises, grandes et petites, du Grand-Budapest forment un Conseil ouvrier central composé de délégués élus dans chacune de ces entreprises.
Mais sur ce que ce conseil ouvrier devait faire au juste, le doute a commencé à s'installer. Les uns disaient au sein de ce conseil : continuer seulement à organiser la grève, à organiser la grève générale. Et cela menait évidemment à une impasse. On ne peut pas faire grève pendant des mois sans avoir de projet concret. On ne peut pas paralyser pendant des mois la vie économique, la production d'un pays moderne, sans proposer ce qu'on veut mettre à la place du gouvernement politique existant. D'autres disaient : négocier avec les Russes, pour qu'ils écartent Kádár et reconnaissent à nouveau le gouvernement Nagy, ou nous reconnaissent comme représentants de la classe ouvrière hongroise et du peuple hongrois. D'autres encore disaient : « Non, négocier avec Kádár, pour que Kádár nous reconnaisse comme représentants de la classe ouvrière hongroise et nous intègre dans la nouvelle Constitution hongroise et dans la nouvelle façon d'administrer la Hongrie. » Un quatrième groupe disait : négocier avec les Russes et avec Kádár, et s'entendre avec celui qui nous fera le plus de concessions ; si ce sont les Russes, d'accord, si c'est Kádár, d'accord. Un cinquième disait : ne négocier avec personne, car si vous négociez, vous vous ferez rouler. Et ainsi de suite, et ainsi de suite.
Et dès lors qu'il n'y avait plus là de ligne politique, plus de conception stratégique ; dès lors qu'ils ne savaient pas ce qu'ils voulaient et pouvaient réellement faire du formidable pouvoir qu'ils détenaient en puissance ; et dès lors qu'il n'y avait pratiquement personne (car c'est un fait : aucun groupe, pas même ce petit noyau révolutionnaire qui était en train de se former) pour élaborer le projet précis de remettre non seulement la gestion des entreprises, mais toute l'administration de l'État, entre les mains d'un gouvernement des conseils, d'un gouvernement soviétique, ce n'était plus qu'une question de temps. Kádár et les Russes verraient ce pouvoir s'amenuiser par la désintégration, l'usure, l'épuisement. De plus en plus de groupes de travailleurs qui, après cinq, six, sept semaines de grève, commençaient à en avoir assez de continuer la grève sans but politique, sans projet politique clair…
Et la tactique de Kádár était, elle aussi, très claire et très habile, et elle a fini par réussir. Elle consistait à faire toutes les concessions sur le papier, toutes les concessions, même à la radio et à la télévision, à une seule condition : arrêtez la grève générale. C'est un truc qu'il a appris des capitalistes et des gouvernements bourgeois ; ils le connaissent bien, eux aussi. Tant que dure la grève, tant que le pouvoir des travailleurs est là, promets tout ce que tu veux. Mais dès que la grève est finie, dès que ce pouvoir n'est plus là, tu peux reprendre les deux tiers, les trois quarts, les neuf dixièmes de toutes tes promesses, car il n'y a plus alors de pouvoir pour en imposer la réalisation. Et vous pouvez donc lire dans les journaux de l'époque, les journaux officiels de Hongrie, la presse officielle des staliniens hongrois, et dans les bulletins de la radio et de la télévision, Kádár déclarer : reconnaissance des conseils ? Oui. Sauf-conduit pour tous les membres des conseils ouvriers ? Oui, personne ne sera emprisonné, personne ne sera poursuivi. Oui. Inscription des conseils dans la Constitution ? Oui. Droit de grève ? Oui. Tout : oui, oui, oui, oui, oui. À une seule condition : remettez la production en marche. Faites rouler à nouveau les trains. Faites rouler à nouveau les autobus et les tramways. Faites fonctionner à nouveau la distribution d'eau. Faites tourner à nouveau les centrales électriques, et alors nous réaliserons tout ce que nous vous promettons.
Et dès que les conseils ouvriers désemparés, désemparés faute d'objectifs politiques concrets et de direction révolutionnaire, ont commencé à faire des concessions sur la reprise du travail, toutes ces promesses ont été reprises. Alors les premiers conseils ouvriers, les membres des premiers conseils ouvriers, ont été emprisonnés, fusillés, pendus, ou ont dû fuir pour ne pas être fusillés et pendus. Alors il n'a plus été question de reconnaissance des conseils, plus question de reconnaissance du droit de grève dans la Constitution. Alors tout cela a été repris, et une contre-révolution a triomphé, une contre-révolution bureaucratique contre la classe ouvrière.
La conclusion que nous pouvons en tirer, c'est qu'il n'existe pas d'autre moyen de réaliser le pouvoir direct de la classe ouvrière qu'un pouvoir ouvrier institutionnalisé dans des conseils ouvriers, avec des partis politiques révolutionnaires, avec une avant-garde politique révolutionnaire qui gagne au sein de ces conseils la majorité à la ligne marxiste révolutionnaire : non par des moyens administratifs, non par la répression, non par l'oppression, non par la violation des droits et libertés démocratiques du peuple travailleur, mais par la persuasion, par la possibilité de la persuasion politique, par la force de sa ligne politique juste et de son programme politique juste.
Tout autre modèle d'un prétendu État socialiste ou d'un prétendu pays socialiste (nous disons : d'une société de transition entre le capitalisme et le socialisme sous la dictature du prolétariat) dégénérera en régime bureaucratique, en un régime où la classe ouvrière n'exerce pas directement le pouvoir. Et nous aurons l'occasion dans les semaines et les mois qui viennent (nous avons en fait déjà eu cette occasion ces derniers mois, mais enfin, certains sont moins rapides que d'autres à en tirer les conclusions), dans les semaines, les mois et les années qui viennent, de constater dans la pratique que le modèle de Mao était une illusion, comme nous l'avons toujours dit. Que les mobilisations de masse à elles seules ne suffisent pas à empêcher la bureaucratie. Que les révolutions culturelles à elles seules ne suffisent pas à empêcher la concentration bureaucratique du pouvoir. Nous le vivons maintenant de façon très claire, et on n'aura pas longtemps à attendre pour qu'en Chine tous les phénomènes ressemblent très, très fort à ceux de Staline, de Khrouchtchev et de Brejnev : dans le domaine économique, dans le domaine social, dans le domaine politique, dans le domaine culturel, dans celui de la collaboration avec l'Occident, de l'imitation du modèle de développement occidental, de l'importation de techniques, d'organisation, de gestion des entreprises selon les modèles qu'on enseigne dans les universités occidentales.
Vous verrez : d'ici six mois, un an, deux ans, trois ans, vous aurez ces écoles de managers dont la presse maoïste parle tant aujourd'hui à propos de la Russie. Ces mêmes écoles de managers, vous allez les avoir en Chine. Tous les préparatifs économiques en sont déjà faits. C'est là l'essence du changement de direction politique qui s'est produit en Chine ces dernières semaines : que la même administration et le même modèle de développement y sont introduits. Et alors vous devrez en tirer votre conclusion.
Mao avait de bonnes intentions. Les Gardes rouges avaient de bonnes intentions. Les rebelles révolutionnaires avaient de bonnes intentions. Les masses révolutionnaires et les maoïstes d'Occident avaient de bonnes intentions. Mais on ne peut pas briser le pouvoir de la bureaucratie sur le terrain de la culture, de l'idéologie, de la superstructure, si l'on ne brise pas ses institutions. Et ses institutions, c'est le monopole de l'exercice de la gestion dans l'État et dans l'économie, dans l'État et dans les entreprises. Il n'y a qu'un moyen de briser le pouvoir de la bureaucratie : tout le pouvoir aux conseils d'ouvriers, de paysans et de soldats démocratiquement élus. Tout le pouvoir à un congrès national et international des conseils d'ouvriers, de paysans et de soldats démocratiquement élu, sur le modèle de L'État et la révolution, sur le modèle de la révolution d'Octobre, sur le modèle des documents programmatiques de l'Internationale communiste.
À propos de ce texte
Source. Traduit du néerlandais, d'après une transcription révisée des cinq fichiers MP3 que Herman Michiel a numérisés à partir de sa cassette de 1976 (Marxists Internet Archive, décembre 2006). La base est une transcription automatique (Notta) ; les passages douteux ont été réécoutés à l'aide d'une seconde transcription automatique (Whisper). L'enregistrement dure environ 85 minutes ; les questions et réponses n'ont pas été enregistrées, et le début de l'introduction manque. Il existe aussi des versions en néerlandais, en anglais, en allemand et en castillan.
Édition. Légèrement révisé pour la publication : les tics de langage, les phrases inachevées et les répétitions ont été supprimés, et les autocorrections de l'orateur intégrées sans signalement. Le découpage en paragraphes et les intertitres sont de la rédaction. Mandel parlait le français comme sa langue maternelle ; nous avons cherché à restituer son propre registre français. La terminologie et la graphie suivent l'usage d'Inprecor.
Corrections. - Kominform : les communistes yougoslaves ont été exclus du Kominform en 1948. C'est ce qu'on entend sur l'enregistrement ; la transcription portait « Comecon ». - Júlia Rajk : la veuve de Rajk est appelée « Elsa » dans les deux transcriptions. Elle s'appelait Júlia Rajk (née Földi). Elle vivait encore à Budapest en 1976 et est morte en 1981. Les secondes funérailles de László Rajk ont eu lieu le 6 octobre 1956. - Fondation Léon Lesoil : les transcriptions déforment le nom de l'organisateur. C'était la fondation de formation de la LRT/RAL, qui portait le nom du trotskyste belge Léon Lesoil (1892-1942). - SJW : la Socialistische Jonge Wacht, appelée Jeune Garde socialiste (JGS) en français, organisation de jeunesse de la RAL. Toutes les transcriptions entendent « SCW » ; SJW est confirmé. - Miklós Krassó (1930-1986), que Mandel appelle « Nicholas », a participé aux événements de Budapest en 1956, a émigré en Grande-Bretagne et a écrit dans la New Left Review sous le nom de Nicolas Krasso. Mandel lui a répondu dans cette revue en 1968 sur le marxisme de Trotsky. - La session du Comité central polonais qui a élu Gomułka premier secrétaire (le VIIIe plénum) s'est tenue du 19 au 21 octobre 1956, et non le 23 octobre comme le dit Mandel. Nous l'avons laissé tel quel.
Noms. Les noms hongrois sont donnés dans leur graphie hongroise (Rákosi, Gerő, Kádár, Rajk, Petőfi, Krassó), même là où Inprecor omettait les accents. Les noms russes suivent la transcription française (Khrouchtchev, Brejnev, Béria, Trotsky).
Contexte. Le « changement de direction politique qui s'est produit en Chine ces dernières semaines » est l'arrestation de la Bande des quatre le 6 octobre 1976, un mois après la mort de Mao. Mandel annonce cinq raisons du soulèvement mais n'en numérote que quatre. Le « préambule » et la « loi-programme » de l'introduction renvoient à une campagne étudiante belge à Louvain en 1975-1976 ; les détails n'ont pas été vérifiés.
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Mandel joue ici sur l'expression néerlandaise er geen mouw aan kunnen passen (« ne pas pouvoir y ajuster une manche », c'est-à-dire n'y rien comprendre), en remplaçant mouw (« manche ») par Mao : Daar is geen Mao aan te passen. ↩